Commençons par ce qui n'a pas d'équivalent ailleurs : la recherche. Pour une agglomération de cette taille, la concentration nancéienne est presque anormale.
Sur le plateau de Brabois et le campus ARTEM voisinent le LORIA — laboratoire d'informatique et d'intelligence artificielle, unité mixte du CNRS, de l'Université de Lorraine et d'Inria, à Vandœuvre-lès-Nancy —, le centre Inria de Villers-lès-Nancy, l'Institut Élie Cartan pour les mathématiques, et, de l'aveu des institutions du site, l'un des plus vastes laboratoires européens de science des matériaux, l'Institut Jean Lamour.
Tous vivent de simulation numérique lourde ; pour les servir, l'Université de Lorraine exploite un mésocentre de calcul intensif, connu sous le nom d'EXPLOR, tandis que le CNRS porte à Vandœuvre l'INIST, spécialiste du traitement et de la valorisation des données de recherche. Là se loge l'angle le plus exclusif du bassin : l'architecte y marie le supercalculateur et le cloud.
Quand EXPLOR sature, un traitement s'épanche vers des ressources publiques louées à l'heure ; l'imagerie et la simulation de matériaux réclament un stockage objet taillé large ; la donnée d'un laboratoire public exige des plateformes ouvertes, traçables, gouvernées par les principes de la science reproductible — et, par-dessus tout, la certitude de savoir sur quel sol elle repose. Peu de villes moyennes donnent à calculer à cette échelle.
Vient la santé, qui pèse ici un poids peu commun. Le CHRU de Nancy — partagé entre l'Hôpital Central, en ville, et les Hôpitaux de Brabois, à Vandœuvre-lès-Nancy — se classe parmi les tout premiers employeurs du bassin ; l'Institut de Cancérologie de Lorraine, centre régional de lutte contre le cancer voisin à Vandœuvre-lès-Nancy, y adjoint l'imagerie et l'oncologie.
Ensemble, ils brassent un volume considérable de données cliniques et portent, selon les institutions, une recherche clinique appuyée sur un centre d'investigation et des cohortes de population. Ce n'est pas le contenu médical qui occupe l'architecte, mais le contenant.
Le secteur de la santé veut que ces données soient hébergées sous un référentiel spécifique : données chiffrées, environnements étanches, accès journalisés, authentification durcie, hébergement gardé en Europe, sauvegardes et reprise éprouvées. L'imagerie ajoute ses téraoctets, qu'il faut ranger et déplacer sans jamais fendre le secret.
Entre un cloud public éligible et une salle dédiée, l'architecte tranche, puis outille la piste d'audit d'un bout à l'autre de la vie de la donnée. Une précision de méthode s'impose : ce référentiel qualifie un secteur d'activité, pas un établissement — on ne l'épingle ni sur l'hôpital ni sur le centre anticancéreux.
Plus rare encore : Nancy héberge le siège d'un authentique éditeur de logiciels de santé, Equasens — l'ex-groupe Pharmagest —, à Villers-lès-Nancy. Là où l'hôpital fabrique la donnée, l'éditeur, lui, fait tourner les plateformes qui équipent des milliers d'officines et de soignants.
La grammaire de l'architecte s'inverse : il ne s'agit plus de ranger une donnée maison, mais de bâtir un service logiciel mutualisé entre une foule de clients — une architecture dite multi-locataire —, de le rendre communicant avec le reste du système de santé au titre du programme national du numérique en santé, d'en garantir l'hébergement conforme, la charge et, surtout, la permanence : un service de santé critique n'a pas le droit de tomber.
C'est le métier de celui qui héberge et raccorde, à distinguer et de l'infrastructure hospitalière et de l'analyse de la donnée. À deux pas, toujours à Villers-lès-Nancy, un éditeur plus petit prolonge ce versant e-santé avec un logiciel de soins pour la réanimation et l'anesthésie. Qu'une maison de cette nature ait ici son siège — et non une antenne — reste un fait que peu de villes de ce gabarit peuvent aligner.
L'industrie, ensuite, écrit une tout autre partition — celle de la lisière entre le réseau des machines et celui des bureaux.
Au sud-est de l'agglomération, la chimie de la soude tient un ancrage ancien : Novacarb produit à Laneuveville-devant-Nancy carbonate et bicarbonate de sodium, adossés à une unité de cogénération, quand le site Solvay de Dombasle-sur-Meurthe, une quinzaine de kilomètres plus loin, et celui de Varangéville prolongent cette chimie minérale née du sel.
Au nord, à une trentaine de kilomètres, la fonderie et la canalisation de Saint-Gobain PAM — Pont-à-Mousson, plus Blénod-lès-Pont-à-Mousson, Dieulouard et Foug — portent la métallurgie du bassin. Le procédé continu y impose sa loi : les réseaux d'automatismes qui pilotent et surveillent la production demeurent cloisonnés, à poste fixe, pendant que la bureautique et le cloud évoluent à part.
L'architecture ne consiste donc pas à tout remettre à un fournisseur, mais à dresser une cloison franche : les automates restent au bord des lignes, un étage de calcul de proximité s'installe en atelier, des passerelles relèvent les capteurs industriels, et l'on ne fait monter vers le cloud que ce qui peut y aller sans danger — supervision différée, maintenance, analyse.
Le tout ceinturé par une cybersécurité industrielle qu'organisent une série de normes dédiée et le modèle d'architecture en couches qui fait référence. Un cloud hybride qui n'a rien d'un choix esthétique : le procédé l'exige.
La finance, elle, demande d'être présentée sans fard : Nancy n'abrite aucun siège de banque. Ce qu'elle abrite pèse pourtant — un établissement du pôle informatique du groupe BPCE, voué à l'infogérance et à l'exploitation, et non une devanture d'agences —, cependant que les grands réseaux mutualistes régionaux, sièges à Metz et à Strasbourg, gardent une présence active dans le bassin.
Un pôle d'exploitation de ce genre concentre des systèmes tenus au secret bancaire, à la surveillance prudentielle, et depuis le début de 2025 au règlement européen sur la résilience opérationnelle numérique.
La conséquence, pour l'architecte, tient en quelques obligations : borner sa dépendance aux prestataires de cloud, écrire à l'avance le scénario de sortie, éprouver la solidité de l'ensemble par des tests, préserver le droit de basculer d'un fournisseur à l'autre.
On compose alors un cloud privé ou hybride où la capacité à prouver et à reprendre passe avant la vitesse de livraison, et où chaque lien avec un fournisseur se veut mesuré, consigné, défaisable. Qu'un versant infogérance — et non une simple vitrine — soit posé dans le bassin en fait un terrain d'architecture d'exploitation peu banal en région.
Reste la collectivité. La Métropole du Grand Nancy ne gère pas qu'un territoire, elle en exploite l'infrastructure — l'eau, l'assainissement, les données de la ville. Ici l'enjeu porte un nom : souveraineté.
Un cloud public de confiance, la doctrine dite « cloud au centre » qui garde la donnée sous maîtrise publique, de l'open data, un réseau d'objets connectés urbains — capteurs, éclairage, mobilité —, et la robustesse d'un système d'information dont dépend le quotidien des habitants.
Contrairement à d'autres métropoles, Nancy n'exhibe pas de poste de pilotage urbain érigé en vitrine : son angle n'est pas un produit à montrer mais une exigence de maîtrise et de réversibilité face aux prestataires. Et c'est là que les six mondes se rejoignent : puisque le bassin ne compte aucun hébergeur marchand d'envergure — le registre est formel —, la souveraineté nancéienne ne se commande pas sur catalogue.
Elle se fabrique avec les clouds de confiance nationaux et l'infrastructure de recherche déjà en place, celle-là même qu'a fait lever le calcul scientifique. Du mésocentre à l'hôtel de métropole, la boucle se referme sur une exigence unique : ne jamais lâcher la main sur ce qui compte.