Tout commence rue Frédéric-Guillaume Raiffeisen, dans le quartier de Cronenbourg, à une adresse qui concentre à elle seule l’essentiel du poids data de la ville.
C’est là que le Crédit Mutuel Alliance Fédérale — un nom de groupe, et non une société unique — réunit ses entités légales : la Caisse Fédérale de Crédit Mutuel, tête du réseau mutualiste, la Banque Fédérative du Crédit Mutuel qui en est la holding, la Banque Européenne du Crédit Mutuel tournée vers les entreprises, et le pôle assurance des Assurances du Crédit Mutuel, dont la compagnie d’assurance vie.
La donnée y est celle du risque de crédit, de la tarification, de la lutte contre la fraude et le blanchiment, du pilotage commercial d’un réseau national.
Mais le fait le plus singulier, pour ce métier, tient à la maison informatique du groupe : Euro-Information, et sa société de développement Euro-Information Développements, dont la tranche d’effectif — de deux mille à cinq mille personnes au niveau de l’unité légale — dit assez qu’il s’agit là de l’un des plus gros viviers informatiques et data de tout le bassin.
Aucune autre ville du secteur n’abrite l’usine à logiciels d’un groupe bancaire de cette taille : c’est la vraie signature strasbourgeoise. On y ajoutera, pour la banque de détail, la Banque CIC Est, dont le siège est rue Jean Wenger-Valentin — en gardant à l’esprit que sa tranche d’effectif recouvre un réseau de plusieurs centaines d’agences dans tout l’Est, non le seul site strasbourgeois.
À côté du monde mutualiste, la Caisse d’Épargne Grand Est Europe tient son siège avenue du Rhin : reporting réglementaire, analyse du risque, pilotage d’un réseau régional de plusieurs centaines de points de vente. Là encore, l’effectif déclaré vaut pour l’ensemble du Grand Est, pas pour Strasbourg seule.
La deuxième singularité de la ville n’a rien de bancaire : ce sont ses énergies locales.
Strasbourg fait partie de la poignée de métropoles françaises qui n’ont jamais basculé dans le régime national : boulevard du Président Wilson, Électricité de Strasbourg produit et fournit l’électricité — et exploite même la géothermie profonde alsacienne — tandis que Strasbourg Électricité Réseaux gère le réseau de distribution local, l’équivalent régional du distributeur national.
Place des Halles, le Réseau GDS distribue le gaz, prolongé par des filiales de chaleur et d’énergies renouvelables. Pour un data analyst, ces opérateurs ouvrent une matière rare : données de comptage et de télérelève, séries temporelles de consommation, données de réseau et cartographie. Réunir sur une même métropole une électricité et un gaz distribués localement est un fait que peu de villes peuvent afficher.
Vient le versant scientifique, réparti au sud et à la périphérie. Au sud de l’agglomération, à Fegersheim, le site de Lilly France — dont le siège, lui, est à Neuilly-sur-Seine, ce qu’on précise pour ne pas se tromper — est une usine mondiale d’injectables et de stylos : la donnée y est celle de la production, de la qualité, de la sérialisation et de la chaîne d’approvisionnement, dans le cadre des bonnes pratiques de fabrication.
À Lingolsheim, Octapharma travaille le fractionnement du plasma et les médicaments dérivés.
Au parc d’innovation d’Illkirch-Graffenstaden, au sud, la biotech cotée Transgene développe des immunothérapies et des vecteurs viraux — donnée précliniques et cliniques — aux côtés de l’Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire, l’IGBMC, l’un des grands laboratoires de génomique français, où le métier penche nettement vers la bio-informatique et où l’employeur est la recherche publique, non un contrat privé.
Au centre, les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg font vivre un entrepôt de données hospitalier au service de la recherche clinique, sur une donnée dont on décrit la nature — soin, essai — sans lui attacher de statut.
La dimension européenne et transfrontalière, enfin, imprime sa marque. Quai du Chanoine Winterer, Arte a sa centrale : la chaîne culturelle franco-allemande y traite la mesure d’audience et l’analytique de sa plateforme, en français comme en allemand — un employeur média qu’aucune autre ville du secteur ne possède sous cette forme.
La Compagnie des Transports Strasbourgeois exploite tramways et bus, dont la ligne D, seul tram transfrontalier de France, prolongé jusqu’à Kehl en Allemagne : donnée de billettique, de fréquentation et de flux transfrontaliers. Le Port Autonome de Strasbourg, sur le Rhin, vit d’une logistique fluviale et d’un commerce de frontière — donnée de trafic et de flux.
La collectivité elle-même, l’Eurométropole, opère un portail d’open data et pilote une ville intelligente, tandis qu’à la périphérie ouest, Lohr Industrie, entre Hangenbieten et Duppigheim, conçoit des systèmes de transport route-rail et des tramways, sur une donnée industrielle et de production.
Recouvrant l’ensemble, une couche de services numériques donne accès, en mission, aux projets data du bassin : à Schiltigheim, au nord immédiat, Capgemini et Sopra Steria figurent parmi les donneurs d’ordre du marché, ce qu’on énonce comme un simple fait, sans jugement de valeur. Deux traits achèvent ce tableau, et ils tiennent à la géographie du Rhin.
À la périphérie ouest, entre Hangenbieten et Duppigheim, Lohr Industrie conçoit des systèmes de transport combiné route-rail et des tramways, sur une donnée industrielle et de production que peu de bassins offrent sous cette forme.
Et la dimension internationale de la ville ne se limite pas à sa chaîne franco-allemande : capitale parlementaire européenne, Strasbourg accueille des institutions — du Parlement européen au Conseil de l’Europe — qui en font un carrefour de politiques publiques et un marché du travail multilingue, même si elles recrutent sous des statuts propres, hors du contrat de droit français, et n’entrent donc pas dans le décompte des employeurs classiques.
C’est cette imbrication du national, du local et de l’européen qui donne à la donnée strasbourgeoise sa texture si particulière.
Récapitulons la carte avant de postuler : la banque et son informatique à Cronenbourg ; l’énergie locale au centre ; la pharmacie au sud, à Fegersheim et Lingolsheim ; la génomique à Illkirch ; le média européen sur les quais ; le port et le transport transfrontalier vers le Rhin.
Une même ligne d’annonce — « data analyst à Strasbourg » — recouvre ainsi un siège de groupe national, une usine à logiciels, une frontière et un laboratoire de génomique : des mondes que rien ne rapproche, sinon la ville.